Rugby

Matthieu Jalibert n’est peut-être pas arrogant, mais le rugby français continue de lire son attitude à l’envers

Par Gilles
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Matthieu Jalibert traîne une image d’arrogance, mais les témoignages autour de lui racontent surtout un joueur que le rugby français interprète souvent trop vite.

Avec Jalibert, tout part rarement du jeu. Son talent est connu. Son pied, sa prise d’intervalle, son instinct de numéro 10 aussi. Ce qui colle davantage à sa peau, c’est autre chose : une posture, une moue, une manière de traverser les débats sans toujours chercher à les éteindre.

Le problème, c’est que cette image finit parfois par remplacer l’homme. Dans un rugby français encore très sensible aux codes, Matthieu Jalibert coche plusieurs cas qui dérangent : le style assumé, les tatouages, les coupes de cheveux qui changent, la tête haute, le buste bombé, le silence médiatique. Il n’en faut pas beaucoup pour transformer une attitude physique en procès d’intention.

Et c’est là que son cas devient intéressant. Car plusieurs témoignages de joueurs qui l’ont côtoyé ou affronté ne dessinent pas seulement un provocateur. Ils parlent aussi d’un compétiteur, d’un joueur discret, d’un homme simple, parfois bien plus éloigné du personnage public qu’on lui colle.

Une posture claire comme de l’arrogance, dans un rugby qui aime ses vieux codes

Matthieu Jalibert n’a jamais vraiment ressemblé au cliché rassurant du joueur de rugby lisse. Son apparence tranche. Son langage corporel aussi. Dans un sport qui adore se raconter comme une école d’humilité, ce décalage suffit parfois à créer un soupçon.

Le joueur lui-même a déjà pointé ce regard particulier porté par le rugby sur ce qui sort du cadre. Dans le football, un style plus affirmé passe souvent pour une liberté. Dans le rugby, le même signe peut vite être rangé dans la case « mentalité de footeux ». Le mot est lourd, surtout dans un milieu où il sert souvent à dire : pas assez rugby, pas assez humble, pas assez conforme.

Le paradoxe, c’est que cette lecture repose beaucoup sur du visible. Une coupe de cheveux, une attitude, un geste après une action chaude, une réaction mal captée par les caméras. Jalibert ne bénéficie pas toujours de la nuance. Chez lui, la posture devient vite une preuve. La confiance devient de la suffisance. Le silence devient du mépris.

Christophe Urios avait résumé cette ambiguïté à sa manière lors des Oscars Midol à Bordeaux en 2022. Il avait décrit un joueur capable d’être « un merdeux » tout en obligeant son entourage à progresser. La formule était brutale, mais elle disait aussi quelque chose du profil : Jalibert agace, provoque parfois, mais il tire aussi le niveau vers le haut.

Quelques mois plus tard, la relation entre Urios et son joueur s’est tendue publiquement. Après une défaite contre Perpignan, le manager avait ciblé Jalibert et Cameron Woki devant les médias. La réponse de l’ouvreur, « On ne joue pas pour Christophe », a nourri l’image d’un caractère fort. Là encore, le fait est réel. Mais l’interprétation, elle, dépend beaucoup de ce qu’on veut voir : un joueur ingérable, ou un compétiteur qui refuse une mise en cause publique.

Les incidents racontent moins que les réactions de ceux qui ont vécu

L’épisode avec Grégory Alldritt, en mai 2024, a marqué les esprits. Pendant un match largement maîtrisé par l’UBB face au Stade rochelais, Jalibert pose la main derrière la tête du troisième ligne après une erreur. L’image tourne, l’indignation suit et l’étiquette d’arrogance revient immédiatement.

Pour un supporter qui ne voit que cette séquence, le scénario est simple : Jalibert chambre un capitaine du XV de France, donc Jalibert provoque, donc Jalibert dépasse la limite. C’est un cas lecteur très concret. Une action isolée, extraite de son contexte, suffit à figer une réputation.

Mais la réaction d’Alldritt nuance fortement cette lecture. Le Rochelais a expliqué que l’histoire avait fait plus de bruit médiatiquement qu’autre chose. Il dit n’avoir strictement rien contre Jalibert, s’entendre très bien avec lui, et même apprécier le retrouver de temps en temps sur le bassin d’Arcachon. Difficile, dans ces conditions, de faire de cet épisode la preuve définitive d’un comportement toxique.

Julien Dumora avait déjà connu un geste similaire en 2020, après un essai de dernière minute de l’UBB à Castres. Là encore, l’ancien arrière n’a pas entretenu la polémique. Il a décrit un côté chambreur qui fait partie du tempérament du joueur et de sa manière d’entrer dans la tête de l’adversaire.

La comparaison avec Rory Kockott, citée par Dumora, aide à remplacer Jalibert dans une culture de la compétition. Le rugby a toujours accepté certains joueurs qui piquent, testent, frottent les nerfs. La différence, c’est que Jalibert porte déjà une image clivante. Le même geste n’a donc pas le même poids médiatique selon celui qui le fait.

Alldritt, lui, refuse même de le réduire à un chambreur. Il parle plutôt d’un compétiteur, pas forcément d’un joueur qui parle beaucoup sur le terrain. Cette nuance compte. Elle contredit l’idée d’un ouvreur passant son temps à provoquer verbalement ses adversaires.

Derrière le personnage public, un joueur plus simple que son image

Le témoignage de Rémi Lamerat est probablement le plus révélateur. L’ancien coéquipier de Jalibert explique que beaucoup de personnes qui lui ont parlé de Matthieu en mal ne le connaissaient pas. C’est souvent le cœur du malentendu : on juge un joueur très exposé à partir de fragments, pas à partir du quotidien.

Lamerat décrit un homme simple, fidèle en amitié, attaché à des choses très éloignées du cliché « star-système ». Il parle notamment de son goût pour la nature, de son envie d’espace, d’animaux, de campagne. L’image est presque à l’opposé du joueur distant que certains imaginent depuis les tribunes ou les réseaux.

Ce contraste ne lave pas tout. Jalibert a eu des sorties et des choix qui ont alimenté les débats. Sa demande d’être relâchée par le XV de France en novembre 2024, après avoir appris qu’il serait réserviste contre les All Blacks, a forcément pesé dans la manière dont une partie du public regarde son rapport au maillot bleu. Ce type d’épisode ne disparaît pas par magie.

Mais il faut distinguer le caractère d’un sportif de haut niveau et l’arrogance qu’on lui prête. Un numéro 10 international ne traverse pas une carrière au sommet sans ego, sans duretés, sans protection. Jalibert semble surtout avoir construit une carapace qui entretient le mystère. Il parle peu, se livre peu, et laisse parfois les autres écrire sa légende à sa place.

Lamerat avance aussi une piste simple : son poste, son jeu et sa façon de communiquer une distance entre lui et les gens. Un ouvreur prend des décisions, attire les regards, cristallise les débats. Quand il réussit, il paraît génial. Quand il agace, il apparaît hautain. Jalibert vit dans cette zone grise depuis le début de sa carrière professionnelle.

La vraie question n’est donc pas de savoir si Matthieu Jalibert est un joueur facile à aimer. Il ne l’est pas pour tout le monde, et c’est aussi ce qui fait son poids médiatique. La question est plutôt de savoir pourquoi le rugby français lit si vite son attitude comme une faute morale.

À force de chercher chez lui la preuve d’une arrogance, on finit peut-être par manquer le sujet principal : Jalibert est un joueur moderne dans un sport qui accepte encore mal certains signes de modernité. Il ne rentre pas toujours dans le costume attendu. Il ne corrige pas toujours l’image qu’il renvoie. Mais les témoignages de ceux qui le connaissent ou l’ont affronté invitent à ralentir le jugement.

Matthieu Jalibert ne sera sans doute jamais un personnage neutre. Son jeu, son style et ses choix continueront de diviser. Mais le réduire à une attitude hautaine paraît trop court. Ce que le rugby français prend parfois pour de l’arrogance ressemble aussi à un mélange de pudeur, de compétition, de distance et de codes mal traduits.

Auteur

Gilles

Golfeur (index 12) nourri aux sports de combat et à la tactique. J'aborde l'actu sportive avec flegme. Je décortique la performance et la stratégie sans jamais forcer. Une plume relax qui analyse tout le secteur du sport, du green de golf à l'octogone du MMA.

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