Rugby

« Les gens n’osent pas parler » : Philippe Sella met des mots sur une peur encore très présente dans le rugby

Par Gilles Marchetti
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Philippe Sella ne parle pas seulement de ses souvenirs abîmés : il pointe aussi ce silence qui entoure encore trop souvent les problèmes de santé dans le rugby.

L’ancien centre du XV de France, 111 sélections entre 1982 et 1996, a raconté ses troubles de mémoire, ses examens médicaux et les épreuves traversées ces dernières années. Le sujet est intime, mais il dépasse largement son seul cas.

À 64 ans, Philippe Sella dit faire face à des problèmes de mémoire immédiate. Il garde des souvenirs anciens, mais reconnaît aussi que certains passages de sa carrière ont disparu. Sa phrase sur ceux qui « n’osent pas parler » résume une crainte encore très présente dans le rugby : dire que quelque chose ne va pas.

Philippe Sella raconte une mémoire qui ne répond plus toujours

Philippe Sella explique avoir moins de difficultés avec la mémoire à long terme qu’avec la mémoire immédiate. Le détail est important, car il ne décrit pas un simple trou noir isolé ou une anecdote de vestiaire. Il parle d’un trouble qui accompagne son quotidien.

L’ancien international évoque notamment une commotion lors de sa première sélection avec les Bleus, en 1982, puis un KO pendant la Coupe du monde 1987, contre le Zimbabwe. Sur ce match, sa formule est nette : il dit n’en garder aucun souvenir.

Il ne transforme pas pour autant son témoignage en diagnostic médical définitif. Les éléments disponibles ne permettent pas d’affirmer un lien direct entre sa carrière, ses chocs et ses troubles actuels. Mais dans un sport où les impacts répétés ont longtemps été banalisés, sa parole pèse nécessairement.

Le silence autour des commotions reste un vrai problème

La phrase la plus forte arrive quand Philippe Sella parle de son fils Geoffrey. Celui-ci a mis fin à sa carrière en 2019, à 26 ans, après des commotions cérébrales. Son père explique que la famille garde un contact régulier avec lui pour savoir si tout va bien.

C’est là que le sujet bascule. Philippe Sella ne parle plus seulement d’un ancien champion et de ses souvenirs. Il parle d’un réflexe très humain : ne pas dire, ne pas inquiéter, ne pas passer pour fragile, surtout dans un milieu où les matériaux ont longtemps été valorisés.

Exemple concret : un ancien joueur amateur peut commencer à oublier des rendez-vous, chercher ses mots plus souvent, ou masquer sa fatigue après une journée normale. S’il a appris pendant quinze ans à serrer les dents, il peut aussi repousser le moment d’en parler. Pas par inconscience. Par peur d’être jugé, de déranger, ou de mettre des mots sur quelque chose qui fait peur.

Dans le rugby moderne, les protocoles commotion existants et la parole médicale a gagné en place. Mais le témoignage de Sella rappelle une zone plus difficile à contrôler : l’après-carrière, la vie de famille, les symptômes que l’on garde pour soi.

Un témoignage qui oblige le rugby à écouter autrement

Philippe Sella parle aussi de son cancer de la prostate. persister en 2021 après un ganglion cancéreux, il explique devoir surveiller régulièrement son taux de PSA. En 2025, il a suivi quinze séances de radiothérapie supplémentaires après une hausse relevée en 2024.

Ces éléments médicaux n’ont pas le même lien avec le rugby que les commotions ou les troubles de mémoire. Mais ils donnent une autre dimension à son témoignage : celle d’un ancien joueur qui accepte d’exposer ses fragilités, loin de l’image figée de la légende sportive.

Pour le rugby, l’enjeu n’est pas de tirer une conclusion trop rapide à partir d’un seul parcours. L’enjeu est plus simple, et plus difficile : créer les conditions pour que les joueurs, anciens comme actuels, parlent plus tôt quand la mémoire, l’humeur, le sommeil ou les douleurs changent.

La phrase de Philippe Sella reste donc essentielle parce qu’elle met le doigt sur le premier obstacle. Avant les examens, avant les protocoles, avant les grandes campagnes de prévention, il faut encore que quelqu’un ose dire : ça ne va pas.





Auteur

Gilles Marchetti

Journaliste sportif, chef de rubrique rugby. Je suis le Top 14, la Champions Cup et le XV de France au quotidien, avec une entrée par le jeu plutôt que par la déclaration.

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