Vingt-et-un points d’avance sur son premier poursuivant à l’issue de la saison régulière. Jamais un leader de Pro D2 n’avait affiché une telle domination. Le club breton n’a pas gagné un championnat : il l’a écrasé.
Et pourtant, rien n’est acquis.
La finale Pro D2 Vannes-Provence Rugby se joue ce samedi à Toulouse, mais le vrai débat n’est plus sportif : il est institutionnel. Cet article expose les deux camps du débat, le verrou institutionnel jusqu’en 2031, et la solution de compromis que personne n’a encore retenue.
Vannes domine, mais le système l’oblige à tout rejouer en 80 minutes
Malgré trente journées de domination, Vannes doit encore valider son accession au Top 14 via les phases finales. Le club a battu Oyonnax en demi-finale. Mais en cas de défaite ce samedi contre Provence Rugby, un access-match contre Perpignan l’attendrait trente journées de travail, résumées à un match de barrage.
Denis Philipon, président de Provence Rugby l’adversaire de Vannes en finale est pourtant le premier à dénoncer l’absurdité du système. Sa franchise est totale : « Si Vannes ne monte pas, ça s’appelle un scandale. »
Il va plus loin. « Des gens travaillent dur toute l’année, mettent beaucoup d’argent, et on leur dit que tout se joue sur 80 minutes. Une montée, ça se prépare, c’est un tremblement de terre. Mais comment être prêt quand on ne l’apprend que le 6 juin ? Le budget n’est pas le même, votre campagne d’abonnements et de partenariats n’est pas la même, les joueurs ne sont pas les mêmes, et à cette date, beaucoup sont déjà engagés. »
Philipon connaît le système de l’intérieur. Il le juge intenable.
Les présidents divisés : 11 pour la montée directe, 9 pour le statu quo
Le débat couve depuis des années. Cette fois, Sud Ouest l’a chiffré.
Le journal a sondé les 16 présidents de Pro D2, auxquels s’ajoutent ceux de Narbonne, Nice et Montauban. Résultat : 11 présidents sont favorables à la montée directe du leader de saison régulière, contre 9 partisans du statu quo. Une majorité claire, qui ne change pourtant rien pour l’instant.
Le format actuel est verrouillé jusqu’en 2031. Il a été entériné par accord entre les présidents des deux divisions, décidé depuis la saison 2017-2018. Changer les règles en cours de route est juridiquement et institutionnellement impossible avant cette échéance.
Les chiffres des quatre dernières saisons donnent pourtant raison aux partisans du changement. Sur cette période, un seul leader de saison régulière est monté directement : Oyonnax. Mont-de-Marsan en 2022, Provence Rugby en 2024 et Grenoble en 2025 ont tous perdu en phase finale malgré leur domination sur la durée.
La Ligue Nationale de Rugby assume ce choix. Sa position est explicite : « Le principal objectif est de maintenir l’incertitude sportive jusqu’au bout, en évitant qu’un promu ou un champion soit désigné trop tôt, elle permet de conserver davantage d’équipes concernées par l’enjeu de montée. »
L’argument est recevable. Il devient difficile à défendre quand le leader compte 21 points d’avance.
La solution de compromis que personne n’a encore retenue
Dougal Bendjaballah connaît le problème de l’intérieur. Le président d’Oyonnax a vécu la même situation en 2023 : 24 points d’avance en saison régulière, et l’obligation d’attendre la finale pour être sûr de monter. Il a une proposition concrète.
« On pourrait même considérer que le premier de la phase régulière monte mais participe tout de même à cette phase finale, pour déterminer qui est champion », avance-t-il.
La formule réconcilie les deux logiques. Elle préserve le suspense des phases finales tout en reconnaissant la légitimité sportive du leader. Le champion se joue sur le terrain. La montée, elle, est acquise.
Les opposants à la montée automatique ont pourtant des arguments solides. Jean-Robert Cazeaux, président du Stade Montois, pointe un risque structurel : « Si le premier montait automatiquement, on assisterait à un yo-yo des clubs de Top 14, qui conserveraient leurs effectifs en cas de descente, et les autres clubs n’auraient plus aucune chance d’accéder à l’élite. »
L’histoire récente lui donne partiellement raison. Oyonnax, malgré ses 24 points d’avance en 2023, a fini dernier de Top 14 la saison suivante. Montauban, sixième de Pro D2 lors de sa montée, a perdu 23 de ses 25 matchs dans l’élite. Monter ne garantit pas de tenir.
Cyril Arrosteguy, président de Biarritz, soulève un autre risque : « Il y aurait aussi le risque que le premier, s’il n’a plus rien à jouer en fin de saison, se laisse un peu aller. » Un leader assuré de monter pourrait gérer ses efforts. La saison régulière perdrait de son intensité.
Ces arguments ne répondent pas à la question centrale : est-il juste qu’un club dominant de 21 points puisse ne pas monter sur une seule défaite en finale ?
La solution de Bendjaballah tente de réconcilier les deux logiques. Elle n’a jamais été retenue. Et rien ne changera avant 2031, quelle que soit l’issue de la finale de ce samedi.
Le cas Vannes expose une contradiction que le rugby français traîne depuis des années : un système conçu pour le suspense qui pénalise la domination sportive. Même si 11 présidents sur 19 réclament le changement, rien ne bougera avant 2031 ce qui signifie que d’autres clubs dans la situation de Vannes attendront encore des années avant de voir leur légitimité reconnue.
Si vous étiez président d’un club de Pro D2, accepteriez-vous de rejouer une saison entière en 80 minutes de finale, même avec 21 points d’avance ?