Athlétisme

Le record du monde de saut à la perche de Lavillenie a tenu six ans ; son successeur l’a battu quinze fois, une domination qui force à repenser les entraînements

Par Gilles Marchetti
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Armand Duplantis ne se contente pas d’empiler les records du monde : sa domination oblige désormais ses rivaux à revoir leur manière de s’entraîner, de choisir leurs perches et même de penser les hauteurs décisives.

Le saut à la perche masculine vit un paradoxe rare. Le meilleur athlète de l’histoire de la discipline saute plus haut que tout le monde, gagne presque tout, et pourtant la concurrence ne s’est pas effondrée derrière lui.

Au contraire, le niveau moyen grimpe. Des barres qui semblaient réservées à une poignée d’exception deviennent des repères de travail. Et c’est là que la domination de Duplantis change vraiment les règles : elle force les autres à s’adapter, pas seulement à admirateur.

Duplantis domine, mais il n’a pas vidé la perche mondiale

Depuis son premier grand titre international, décroché à 18 ans aux Championnats d’Europe d’athlètisme de 2018 avec 6,05 m, Armand Duplantis a installé une norme presque irréelle. Le Suédois a porté son record du monde à 6,31 m l’hiver dernier, malgré un été 2026 moins linéaire, marqué par une défaite à Stockholm et un abandon sur blessure à Londres.

Dans beaucoup de sports, une telle avance finie par assécher la concurrence. À la perche, le mouvement inverse se produit. Les autres montent plus haut, plus souvent, et doivent entrer plus vite dans les zones où les médailles se décident.

Baptiste Thiery reprend bien ce glissement. Il rappelait qu’une barre à 5,90 m donnait autrefois presque l’impression d’assurer une médaille. Désormais, il faut être capable de franchir 5,90 m régulièrement, et d’avoir 6 m dans les jambes au moins une fois. Aux Mondiaux indoor de Torun, il a même fallu 6 m pour décrocher le bronze.

Ce changement est brutal pour les perchistes. Il ne suffit plus d’avoir une photo de forme le bon jour. Il faut construire une saison entière autour de standards plus élevés, avec moins de marge à l’approche des finales.

Karalis donne la preuve la plus claire : l’entraînement change

La phrase d’Emmanouil Karalis dit tout : « Sa domination me pousse à repenser mon entraînement. » Ce n’est pas une formule de respect lancée après un concours. C’est une conséquence technique très concrète.

Le Grec explique être passé de perches de 5,10 m à 5,25 m. Quinze centimètres de levier en plus, c’est une promesse de hauteur, mais aussi une contrainte. Ces perches sont plus dures à pince. Elles demandent plus de vitesse dans la course, plus de force au moment de l’appel et une meilleure capacité à contrôler le geste jusqu’au franchissement.

Autrement dit, Duplantis ne pousse pas seulement ses rivaux à viser plus haut sur la feuille de concours. Il les oblige à modifier l’outil, puis à reconstruire une partie de leur préparation autour de cet outil.

Le cas Karalis est parlant parce qu’il repose directement sur l’ambition de la méthode. Vouloir suivre Duplantis, ce n’est pas seulement annoncer une barre à 6,10 m ou 6,20 m. C’est accepter un entraînement plus exigeant, des perches plus difficiles à exploiter et un corps capable d’encaisser davantage de contraintes.

Thibaut Collet l’a également observé chez ses concurrents. L’entraînement sur élan complet se développe, avec une charge physique supérieure. Ce travail ressemble davantage aux conditions réelles du concours, mais il coûte cher en énergie et augmente l’exigence sur la préparation physique.

Le cas concret : viser 5,90 m ne suffit plus comme avant

Pour mesurer le basculement, imaginons un jeune perchiste installé autour de 5,80 m et qui vise une place internationale. Il y a quelques années, son objectif naturel aurait pu être de stabilisateur 5,90 m, puis de rêver à 6 m comme à une frontière symbolique.

Dans la perche actuelle, ce raisonnement devient trop prudent. Si les finales montent vite et si le bronze se joue à 6 m, l’athlète doit apprendre à vivre avec ces hauteurs plus tôt dans sa préparation. Même à l’entraînement, voir la barre au-dessus de 5,90 m ou 6 m n’est plus seulement un test de prestige. C’est une façon de rendre le niveau mentalement moins exceptionnel.

Cette évolution touche aussi les entraîneurs. Le choix des perches, la vitesse d’élan, la musculation, la prévention des blessures et la capacité à répéter les sauts complets prennent plus de poids. La densité mondiale ne vient donc pas seulement du talent brut. Elle vient d’une professionnalisation accélérée autour d’une norme imposée par Duplantis.

Les paliers de compétition suivent le même mouvement. Aux Mondiaux dans la salle de Torun, la barre est passée de 5,70 m à 5,85 m, puis à 5,95 m. Ce type de progression élimine plus vite les hésitations. Les perchistes doivent être prêts à entrer dans les hauteurs sérieuses sans longue montée en température.

Il reste une nuance importante : les Jeux Olympiques ne suivent pas exactement cette inflation. La pression, les conditions et la tactique y rendent la médaille plus complexe à lire qu’un simple niveau de barre. Mais aux Championnats d’Europe et aux Mondiaux, la tendance est nette : il faut sauter plus haut pour exister.

Le règne de Duplantis a donc un effet plus profond qu’une ligne de disque. Il redéfinit ce qu’un perchiste doit considérer comme normal. Et quand les rivaux commencent à changer leurs perches, leur vitesse, leur force et leurs repères mentaux, ce n’est plus seulement une domination individuelle. C’est une discipline entière qui se déplace.





Auteur

Gilles Marchetti

Journaliste sportif, chef de rubrique rugby. Je suis le Top 14, la Champions Cup et le XV de France au quotidien, avec une entrée par le jeu plutôt que par la déclaration.

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